A propos du Chant Français

Béatrice CRAMOIX

Interview de Béatrice CRAMOIX, Conseillère artistique pour le chant - Septembre 2020

Christiane Eda-PierreLa difficulté de la langue française réside en grande partie dans son traitement prosodique qui ne cesse de changer en fonction de la place du mot dans la phrase. Chaque concept français a une syllabe longue et s’il n’en a qu’une, elle est longue (nuit, jour, temps…)

 

guillemet

Dans la poésie et notamment l’alexandrin que la tragédie lyrique favorise, on a ainsi des suites de syllabes dont on doit être capable de déterminer la qualité (longue ou  brève) afin de trouver le rythme de la phrase. L’alexandrin considéré comme parfait est le vers de douze pieds qui fait se succéder 4 fois 2 brèves et une longue, comme celui-ci, extrait du monologue d’Armide dans Armide de Lully: ‘ ce faTAL enneMY, ce suPERbe vainQUEUR’. Cela demande une grande attention non seulement à l’exécution (chanteurs et même instrumentistes) mais aussi et avant tout lors de la composition de la musique. Les maîtres anciens le savaient, ils utilisaient ces techniques rhétoriques qu’ils transformaient en

rythmes musicaux avec des successions de croches et de noires ou de noires et de blanches respectant le schéma prosodique (il suffit de lire la musique du vers précité pour le comprendre) Ces mêmes maîtres, lorsqu’ils enseignaient, attachaient une grande importance à cette rythmique, demandaient aux interprètes d’en être très respectueux dans leur art.

 

Des quantités de manuels à l’usage des chanteurs ont été ainsi édités dont les trois plus importants sont : L’art de bien chanter de Mr de Bacilly (1674 - réédité de nos jours, donc consultable) et Principes de musique de Raparlier suivi de Principes de l’art du chant de Lécuyer (1772 - réédités de nos jours ) On trouve là de nombreuses clefs ouvrant les portes d’une articulation, prononciation, rythmique claires, et donc favorisant une interprétation fidèle aux volontés du librettiste et du compositeur.

 

S’agit-il d’un ouvrage en prose? Les mêmes règles prosodiques s’appliquent, et, déterminent souvent pourquoi le compositeur a utilisé telle ou telle valeur de note et ceci jusqu’à la déstructuration des mots et l’usage des phonèmes dans certaines musiques contemporaines, même si, au cours des siècles 19 et 20, progressivement, cette notion vocabulaire se perd un peu : De nos jours, on ne respecte plus les liaisons auxquelles on substitue souvent des hiatus, on semble ignorer la diérèse…par recherche de naturel.

 

La grande question étant : L’opéra, le théâtre, doivent-ils vraiment se rapprocher du naturel ? Question ouverte, bien sûr !

Voilà pourquoi il me semble nécessaire de connaître et d’étudier un certain répertoire ancien trop souvent oublié ou considéré comme obsolète mais qui utilise toutes ces techniques qu’on doit bien connaître, soit dans le but de les mettre en œuvre, soit de les dépasser, considérant qu’on peut passer outre seulement en connaissance de cause.

 

Tous ces auteurs et bien d’autres encore devraient être travaillés et interprétés plus souvent : Lully, Pascal Collasse, M. A. Charpentier, Marin Marais, Henri Desmarets, Elisabeth Jacquet de la Guerre, Charles Henri Gervais, Destouches, Rebel, Mouret… Tous ont écrit des tragédies lyriques, des pastorales, des cantates, des scènes bibliques…

 

En suivant, au 19ème siècle et en évitant volontairement les compositeurs les plus connus, voici l’opéra comique avec Grétry, Cherubini, Boïeldieu (Les voitures versées, quel bel ouvrage!) François Esprit Auber, Hérold, Adam, Emmanuel Chabrier (Le roi malgré lui, Une éducation manquée) Edouard Lalo

Autant d’auteurs susceptibles d’être de grand intérêt pour la scène et de vous apporter à tous de vraies sources de joie.

 

Béatrice CRAMOIX
Conseillère artistique pour le chant